Je suis - péché mortel pour certains, qui me classeraient immédiatement comme réactionnaire qui s'ignore, curiosité pour d'autres, en général plus âgés, pour qui la symbolique de la loi Haby joue peut-être encore - pour la fin du collège unique. La liste des arguments en faveur de cette suppression est assez claire, elle serait avantageusement remplacée par une semaine dans une de mes classes, où il faut jongler entre des élèves en difficultés face aux additions et d'autres qui suivent sans soucis le programme de l'année et qu'il faut nourrir autant que possible d'idées supplémentaires, plutôt que des exercices quelque peu répétitifs auxquels ils ont le plus souvent droit.
Il existe en revanche des arguments contre qui méritent d'être sinon réfutés, au moins discutés. Le principal et le meilleur est bien sûr le refus de principe d'orienter un jeune garçon ou une jeune fille à 12 ans, décidant de son avenir à un âge où l'on a que difficilement idée des choix que l'on fait. L'argument peut être décliné, développé et étayé facilement, et ce pour une simple raison : c'est un excellent argument. Je me contenterais cependant de cette forme simplifiée car ma réponse accepte entièrement les conclusions que l'on en peut tirer.
Elle est très simple : les problèmes de ce choix d'orientation - de son vécu comme déclassement social à son caractère définitif - sont dû non pas à la structure passée ou potentielle de l'enseignement secondaire, mais aux contradictions et préjugés de la société française. Une suppression du collège unique devrait se combiner avec une réforme générale permettant une reprise d'étude facilitée - une réforme de l'enseignement supérieur dans ce sens accompagné par exemple d'un revenu universel conséquent me semble être une piste digne d'intérêt. Quant à savoir si ce sont des réformes réalistes, cela est hélas hors de mon propos.
Il faudrait voir les effets d'une telle réforme, dont je n'ai même pas réellement esquissé les contours pour la juger. Elle me semble déjà pourtant parfaitement insuffisante du point de vue du théoricien socialiste idéaliste qu'il m'arrive parfois d'être. Car de mon expérience en collège, certes courte, il me semble de plus en plus évident que cette institution, cette forme d'organisation sociale des apprentissages est parfaitement néfastes.
Évidemment en France, son opposé évident, l'enseignement à domicile, n'a pas bonne presse. Il est pour beaucoup synonyme d'endoctrinement, et le premier exemple qui vient à l'esprit est celui de ces parents américains qui refusent que leur enfant ait à entendre des cours d'éducation sexuelle ou sur le darwinisme - petite note à part : je ne suis pas sûr que ces causes soient si importantes dans le phénomène du "home-schooling", mais je n'ai pas les compétences pour en proposer une autre analyse. Ceci dit, ma rencontre avec un français scolarisé à domicile jusqu'au lycée - et ses douze ans - n'était pas franchement une publicité alléchante pour cette alternative. Mais laissons-la de côté pour l'instant.
L'argument de dernier recours lorsqu'il s'agit de défendre la structure de l'enseignement la plus largement répandue actuellement, le seul qui semble en mesure de défendre réellement le status quo, c'est celui de la nécessaire socialisation des enfants hors de la famille. Argument auquel on pourrait sans doute trouver à redire, mais qui me semble encore largement assez valable pour être accepté sous cette forme.
La question qui s'impose alors est la suivant : les structures de l'enseignement obligatoire, et le collège en particulier sont-elles des lieux propices à une socialisation qui serait bénéfique au développement des enfants ou du moins (il faudrait plutôt un "et") qui les préparerait aux situations sociales de leur vie future ? À la seconde partie de l'alternative il me semble facile de répondre non, tant la situation sociale d'un collège a peu à voir avec celles qui peuvent rencontrer les adultes, et je doute d'ailleurs que la plupart d'entre eux vivraient bien un retour à de telles conditions, à ces longues heures dans des atmosphères renfermées et surpeuplées, ou l'immobilité et la concentration de tous sont nécessaires à ce que ces heures ne semblent pas trop inutiles. À la première, c'est encore plus facile, tant les conséquences de cet enfermement et de cette concentration sont évidemment productrice de violence et de frustrations, même dans des collèges où ces problèmes ne semblent à première vue pas pénétrer.
Il reste alors deux points à analyser. D'abord, la possibilité d'une réforme de la socialisation au collège à l'intérieur même de sa structure - par exemple les tentatives de la pédagogie institutionnelle, dont je reparlerai sans doute plus tard, mais qui de façon courte me semblent souffrir d'une sous-évaluation des contraintes de la structure mais aussi d'illusions assez graves sur la nature des relations sociales hors de l'école, supposées de façon très curieuses démocratiques et égalitaires.
Ensuite, la formulation d'une alternative à ce système, qui se devrait idéalement la plus précise possible dans ses descriptions - je ne parle pas ici pour moi, qui me méfie des déterminations positives a priori et qui préfère non sans raisons autres que la simple facilité me cantonner à la critique de l'existant, mais pour les défenseurs de l'existant, souvent amateurs de réels. Je ne suis évidemment pas en mesure de la fournir, mais l'école, pour longue que son histoire puisse paraître, ne s'est pas trouvé en tout temps et en tout lieu, et on pourrait sans doute au regard de l'histoire songer à des systèmes plus souples de préceptorats collectifs, système qui pour répondre à nos exigences supposent hélas une bien plus grande égalité de fait qu'actuellement. Une relecture de la République s'imposerait également aux imaginations un peu trop fertiles.
Bref, après la révolution, non seulement le Sacré-Coeur ne défigurera plus Montmartre, mais les hordes de barbares socialistes ne devront pas oublier de faire brûler ces symboles républicains que sont les collèges. En commençant de préférence par les plus grands chefs-d'oeuvre de l'architecture bourgeoise des années 1970, car il ne faut pas oublier qu'un collège c'est avant tout un bâtiment dont on peut en général douter de l'intérêt esthétique.