dimanche 24 avril 2016

L'autre monde possible

Debout, les damnés de la terre,
Debout, les forçats de la faim...

Ainsi commence le chant révolutionnaire le plus célèbre. Qu'il soit passé de mode importe peu : le message est clair. La révolution doit venir des "damnés de la terre", des "forçats de la faim", deux catégories auxquelles je suis fort loin d'appartenir.
Ce chant reflète d'ailleurs parfaitement l'orthodoxie marxiste, qui donne au prolétariat en tant que classe le rôle principale lors de la révolution qui mènera, sait-on jamais à la fin de l'histoire. Je suis un peu moqueur, mais je pense que les raisons théoriques avancées sont suffisamment fortes pour résister à de simples moqueries. Et quand bien même ces raisons ne seraient que fantasme théorique qui n'auraient pas résisté à l'épreuve de l'histoire, il reste qu'une révolution qui se ferait au nom des pauvres sans les pauvres serait bien curieuse.
En tout cas, je partage l'opinion marxiste (tendance Groucho ce coup-ci) que je devrais refuser de faire partie d'une révolution qui m'accepterait comme membre.

L'allusion est déjà claire, mais il me semble qu'une bonne partie de ce que certains souhaitent pour Nuit Debout se joue là. Celle-ci est née, ce n'est pas un secret, d'une frange assez spécifique de la gauche anticapitaliste (pléonasme, n'est-ce pas), mais il semble que ce qui fasse son succès relatif - au delà de l'aspect découverte tardive des botellones -  soit à chercher moins du côté de ses origines marxisantes, et plus du côté de ses revendications démocratiques, ce qui explique même la présence d'associations chouardisantes à côté des stands vendant d'obscures réimpressions d'anarchistes oubliés. N'empêche que les arguments des syndicalistes - étudiants ou tout court - sur la supériorité de leurs formes d'organisation et sur l'importance de leurs revendications sonnent assez creux, et visiblement pas qu'à mes oreilles, et que de par sa forme le mouvement peut facilement se détacher de ses initiateurs, qui quelque part devraient s'en satisfaire.
Y voir aussi un conflit de génération, à l'instar d'Emmanuel Todd, me paraît même être une lecture pertinente. Oui, on y trouve des pauvres et quelques cinquantenaires égarés, mais a-t-on besoin d'un recensement journalier Place de la République pour y lire l'évidence.

En tout cas, on voit mal ce mouvement faire exception à la règle : si Frédéric Lordon voit une révolution, on peut supposer que tout va s'assagir dans les prochains jours. Et pour cause, non seulement les pauvres ne vivent pas rue Oberkampf, non seulement la jeunesse populaire vote Front Nationale - cet article sera un lieu de plus où on ne s'interrogera pas sur ce phénomène - non seulement on voit mal comment la convergence des luttes pourraient bien se faire dans une France tout de même pas très à gauche, mais il est gênant d'avoir à rappeler que le prolétariat exploité est, autre conséquence positive de la mondialisation, majoritairement à l'étranger. Et s'il ne s'agit pas de nier qu'en France le capitalisme ait ses victimes, force est de constater qu'un mouvement prolétarien unit devrait de fait être internationale, ce qui a pour conséquence évidente que la prochaine révolution devra attendre quelques années pour le moins...

Et donc, de Nuit Debout, que restera-t-il ? Une demande purement formelle, et c'est déjà beaucoup de plus de démocratie à tout le moins, et de démocratie directe si possible - je ne reprends pas ici le vocabulaire aristotélicien quelque peu galvaudé par Étienne Chouard, mais l'idée est là. Deux questions se posent alors : la démocratie directe est-elle compatible avec le capitalisme ? qui peut défendre et intégrer un tel projet aujourd'hui en France ?

A la première question, j'aurais tendance à répondre un oui hésitant, avec tout de même quelques caveat. A priori, en effet, pourquoi pas, et on ne voit pas tant d'écarts entre les valeurs du libéralisme classique et celles de la démocratie directe. Ceci dit, les contradictions existent. Un examen superficiel des problèmes rencontrées par la société la plus étendues ayant vécue en démocratie directe montre que le danger principal de ces régimes n'est pas tellement les décisions hâtives et les atermoiements de la foule, mais la stasis. Hors celle-ci naît des inégalités, d'où d'ailleurs le rôle important qu'a joué dans les sociétés grecques et romaines les questions des dettes et des réformes agraires. Généralisation abusive, mais Solon avant Clisthène, l'assassinat des Gracques avant le principat...

L'autre souci est que si une démocratie directe peut être extrêmement institutionnalisée - comme l'ont expérimenté les athéniens, et comme le redécouvre sans grande surprise Nuit Debout, et c'est sans doute là le vrai problème de l'organisation, surtout que d'autres questions de légitimités s'y posent - il n'empêche qu'une plus grande place donnée au souverain est elle beaucoup moins compatible avec certaines des revendications classiques du libéralisme politique et économique, celles qui sont en générale justifiées par la réduction de l'incertitude, l'égalité devant la loi et sa lisibilité. Car oui, si le souverain est souverain comme de juste, alors il peut se dédire, et se contrefoutre allégrement de l'immunité votée avant hier. Si Xénophon conclut à la manière d'un roman "Ils jurent de ne garder nulle rancune, et maintenant encore, le régime n'a pas changé : le peuple reste fidèle a ses serments", c'est que cela ne va pas de soi...

Revenons maintenant à la seconde question. D'abord, examinons si certains partis classiques pourraient reprendre à leur compte les revendications démocratiques de Nuit Debout. On voit mal le PS actuel, englué dans un dirigisme extrême, faire quoi que ce soit de tout ce fatras, la vision du pluralisme qui prévaut rue de Solférino reposant plus sur un équilibre des pouvoirs entre les différents "éléphants" que sur des considérations sur la volonté d'un énigmatique peuple français... La gauche marxisante, on l'a vu, s'exclut peu à peu du mouvement de par ses revendications anti-capitalistes incompatibles avec l'intérêt objectif - je ne résisterais pas à l'envie de placer un peu de ce vocabulaire marxiste-léniniste si délicieusement suranné et paradoxalement si actuel - de la classe qui revendique.
Un certain nombre de droites sont prédestinées à être le repoussoir du mouvement, encore pour des raisons d'intérêt objectif de classes mais aussi de valeur, même si on trouvera sûrement un illuminé pour expliquer que la monarchie serait compatible avec les revendications de Nuit Debout si on purgeait le mouvement de ses éléments sionistes. Bref, on voit mal Nicolas et Marine s'y associer, malgré leur grande souplesse idéologique. En revanche, du côté du centre droit, on peut imaginer Juppé faisant le pari osé de proposer quelques réformettes démocratiques, son électorat n'y serait peut-être pas insensible, mais ce serait un véritable numéro d'équilibriste. Une hypothétique candidature centriste le ferait en tout cas sans déplaisir.

Reste évidemment, la constitution de Nuit Debout en parti. On n'en est pas là, mais on semble s'y diriger, et quel autre choix le mouvement a-t-il ? On a la place pour un énième parti  à 8-12% en France, et si les choix du mouvement sont suffisamment fins politiquement, pourquoi pas 15%...

A quoi tout cela pourrait aboutir ? Le pessimiste en moi imagine des conseils de quartier souverains pour décider quels sont les travaux de voirie prioritaire. Ça ne serait déjà pas si mal.

2 commentaires:

  1. Hello corumjhaelen,
    Je découvre juste ton blog. Outre la surprise de te découvrir en prof de math (un domaine où je ne brille pas particulièrement, je l'avoue), j'aimerais revenir sur ton questionnement sur la compatibilité entre démocratie directe et capitalisme. Il y a bien a mon avis une césure fondamentale tenant au fait, pour simplifier, que le capitalisme fonctionne essentiellement sur la séparation généralisée, le tous contre tous. C'est même en finalité sa principale production et aussi la plus calamiteuse. La démocratie directe exige exactement le contraire pour son fonctionnement puisqu'elle est prise de conscience de l’intérêt commun à travers la pratique généralisée du dialogue. Le commun émergeant progressivement de ce dialogue comme reconnaissance de l'autre, comme dépassement des séparations. Une expérience comme Nuit Debout ne peut-être que cafouilleuse dans sa forme, se heurtant frontalement à la formidable séparation qui est devenue la norme (souvent inconsciente) de notre pseudo-société. Beaucoup ne sont en effet même pas conscients de cette anormalité sociale, la vivant comme un état de fait qui aurait toujours été là, sans se rendre compte à quel point cela est extraordinairement nouveau et pour tout dire monstrueux...

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  2. Je ne peux m'empêcher de faire une remarque narcissique : publié le jour de mon anniversaire ! Est-ce un signe?

    Attié

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