lundi 8 février 2016

À Plutarque

Je parcours lentement depuis environ un an les Vies parallèles de Plutarque, dans l'excellent Quarto de Gallimard. N'étant absolument pas un expert en grec ancien - je n'ai même pas eu la chance de pouvoir en faire au collège - je ne saurais juger la qualité scientifique de la traduction ou du paratexte d'ailleurs extrêmement fourni.
Il suffira de dire que le texte des Vies se lit avec grand plaisir, que les notes explicatives permettent d'aborder l’œuvre même en connaissant peu l'histoire de la Grèce ou de Rome - ce qui est en partie mon cas, et certains personnages supposent une familiarité avec des époques peu étudiées dans le contexte scolaire classique de nos jours - leur culture et leurs institutions. Elles donnent également avec précision les références de Plutarque lorsqu'elles sont connues et précisent parfois ce que celui-ci a choisi de résumer. De quoi donner envie de lire Tite-Live, Xénophon ou ce qui nous reste de Polybe, parmi ce qui me manque, Thucydide ou Hérodote pour ceux qui n'ont pas la chance de les avoir déjà lu.
Enfin, je conseille la lecture de la préface, qui évoque entre autres les fortunes de l'ouvrage avec beaucoup d'amour et de lucidité - l'un n'excluant pas toujours l'autre.

C'est l'occasion pour ses auteurs de rappeler l'ancien statut de best-seller de cet ouvrage qui semble aujourd'hui, si ce n'est oublié, du moins très peu lu. Personne ne s'étonnera de ce passé glorieux, au vu de la place qu'occupent les biographies dans les supermarchés du livre les mieux achalandés - où moi aussi il m'arrive d'acheter car, avouons-le sans honte, je ne boycotte pas plus la FNAC que Leclerc.
Les ressorts psychologiques de cette passion ne sont sans doute pas aussi simples qu'on le voudrait. Expliquer les succès répétés des biographies de Napoléon par simple esprit de clocher et fantasme de toute puissance, pourquoi pas, mais cela sent bon une certaine prétention.
S'il m'est permis de proposer autre chose, peut-être une simple reformulation plus neutre - je ne prétends pas à l'originalité - on peut penser que cette forme littéraire permet d'assouvir sa passion de l'histoire en permettant et une forme de narcissisme peu blâmable, qu'on désigne parfois par le syntagme "s'identifier au personnage". Je ne suis pas un thuriféraire du petit Corse, mais peut-on s'attrister de ce phénomène et de la vacuité de l'existence dans notre société de consommation ?

Une différence entre Plutarque et les biographes modernes, c'est qu'il ne fait visiblement pas œuvre d'historien : il revendique d'ailleurs explicitement - par exemple au début de la Vie de Timoléon - un statut de moraliste, et donc celui de modèle à critiquer pour ceux dont il raconte la vie.
Du coup, lui reprocher de prendre l'histoire par le petit bout de la lorgnette est plus difficile. Et surtout, toutes les anecdotes qu'évoque Plutarque ne sont pas gratuites, ne prétendent pas psychologiser l'histoire à outrance - la Fortune et la Némésis sont presque toute la philosophie de l'histoire de Plutarque - mais sont là pour nous renseigner sur ce modèle qui doit être critiqué dans les petites actions comme dans les grandes. Ainsi cette comparaison inspirée de Platon entre généraux et symposiarques résume en grande partie la morale de Plutarque, où l'homme privé devrait être aussi grand que l'homme public.

On peut donc expliquer assez facilement les jugements de Plutarque, souvent prévisibles, mais que les parallélisme entre Romains et Grecs lui permettent de décomposer en plusieurs partie, lui évitant le danger de l'abstraction sur un exemple.
En revanche, il faut reconnaître que son honnêteté semble le contraindre à une certaine neutralité, même si elle ne s'exprime pas toujours de façon très moderne, et en général à restreindre la force et la portée ses jugements - en cela homme de culture grecque, et plus aristotélicien que platonicien pour une fois. On se fera donc sa propre opinion de chaque homme sans soucis, et mon admiration pour Thémistocle et ma fascination quelque peu amusée pour Alcibiade n'ont pas été ébranlées par les biographies de Plutarque, au contraire. De même, j'ai pu préférer Timoléon à Paul-Émile sans aller contre Plutarque.


Ces Vies parallèles sont aussi l'occasion de découvrir des périodes de l'histoire grecque et romaine que je ne connais pas encore, ou mal, mes connaissances parcellaires provenant quasi-exclusivement de Thucydide, Hérodote, Tacite, et Wikipédia. La lecture est agréable, le style simple et direct - sans être aussi sympathique que celui d'Hérodote - les digressions nombreuses, instructives ou amusantes et le format relativement restreint permet de lire une biographie en une fois.
Il faut enfin avouer que ces Vies parallèles en un volume sont un excellent presse-papier, par exemple pour les copies que vous avez froissées...

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